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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 17:08

 

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Vendredi 1er mars 2013

Par Fabrice Nicolino

 


La bagarre contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes a mis en mouvement une tribu qu’on croyait disparue, celle des naturalistes. Les naturalistes, si chers à mon cœur, sont ceux qui, scientifiques ou amateurs, observent le fabuleux spectacle, permanent et gratuit, de la nature. Certains restent au labo, le nez vissé au microscope ; d’autres courent les grèves et les landes, les forêts et pics à la recherche d’une fleur, d’un accouplement, d’une bouse. Comme je les aime !

 


Je l’ai donc signalé ici (les naturalistes en lutte) ou ailleurs (dans Charlie Hebdo), les amis des oiseaux et des fleurs ont lancé un inventaire de la biodiversité des 2 000 hectares convoités par les promoteurs de ce foutu aéroport. Par dizaines, ils arpentent le bocage et notent tout ce qu’ils peuvent. Pour ma part, je ne doute pas que ce travail aidera à défaire nos adversaires. Il existe encore, en effet, quelques remparts légaux, dont je reparlerai. Mais en attendant, même si cela paraîtra lointain à nombre de lecteurs, j’ai souhaité vous faire partager un texte sur ce qu’on nomme la « compensation ». Les crétins qui commandent estiment que l’on a parfaitement le droit de détruire un lieu si l’on « compense » ailleurs, après travaux de génie écologique éventuellement, ce qui a disparu. C’est contre cet « argument » détestable que s’élèvent les mots qui suivent.


Les décompenseurs en lutte

Que ce soit au regard de la biodiversité ou au titre de la loi sur l’eau, AGO (Aéroport Grand Ouest) et l’État présentent de multiples mesures visant à compenser la destruction irréversible de la ZAD (Zone d’Aménagement Différé). La compensation est la dernière étape d’un triptyque Éviter, Réduire, Compenser. S’il nous semble évident que la construction de cet aéroport devrait avant tout être évitée, la Déclaration d’Utilité Publique (DUP) a permis aux « opérateurs » d’avancer jusqu’à l’étape Compenser. Cette démarche est présentée comme « innovante » et plusieurs éléments laissent penser que l’expérience tentée ici, devrait devenir un modèle pour d’autres grands projets en France. En effet, la méthodologie, commune aux dossiers biodiversité et loi sur l’eau, est proposée par le plus gros bureau d’étude environnemental en France, Biotope. Pourtant, cette méthodologie est critiquable sur de nombreux aspects, aussi bien sur le fond que sur la forme. C’est pourquoi, nous avons créé un groupe de travail, "les décompenseurs en lutte", pour tenter de mettre au jour les menaces d’une telle approche, tant pour Notre-Dame-des-Landes que par la « flexibilisation » destructive qu’elle permettrait ailleurs en France.


Voici quelques points sur lesquels nous pensons travailler

1 - La compensation écologique repose sur l’illusion que l’ingénierie et la toute puissance de la technologie permettront de restaurer de la nature. Des études empiriques démontrent pourtant que la restauration de zones humides ne permet jamais de retrouver la biodiversité et les fonctions écologiques des zones naturelles. Cette arrogance technophile est particulièrement inquiétante. Peut-on croire que la techno-science va réconcilier croissance et nature ?


2 - La compensation se fait en tranches, après un découpage technocratique : seules les espèces protégées sont considérées, seules certaines « fonctions » écologiques, sont considérées. L’entité que forme l’écosystème détruit n’est pas compensée en tant que telle comme un tout cohérent attaché à un territoire et des pratiques agri-culturelles, mais morceau par morceau. Ces morceaux sont compensés séparément en ignorant leur interdépendance et leur degré de connexion. Peut-on déplacer la nature comme on déplace des voyageurs ?


3 - Sur la base de hiérarchies fonctionnelles et de biodiversité les différentes zones se voient attribuées des valeurs et des coefficients de « besoin compensatoire ». Ces coefficients varient de 0,25 pour les zones les plus « pauvres » à seulement 2 pour les plus « riches » (alors que le barème du Comité National de Protection de la Nature (CNPN) préconise des coefficients allant jusqu’à 5 ou 10). Peut-on se satisfaire de ces coefficients, non validés scientifiquement, qui apparaissent comme un bricolage permettant une « compensation » au rabais pour AGO et l’État ?


4 - La destruction occasionne une perte de nature immédiate et certaine, tandis que la compensation par des projets de restauration écologique (type « actifs de nature » qui sont une forme de spéculation) ne peuvent éventuellement compenser que de façon différée dans le temps et incertaine. Les mesures compensatoires proposées aussi bien pour l’aéroport que pour le barreau routier prévoient de l’acquisition foncière et des contractualisations (baux ruraux de 9 ans) avec des agriculteurs afin d’« améliorer » le bocage et les zones humides existantes en périphérie de la ZAD. Peut-on accepter qu’aucune garantie ne soit donnée quant à la sécurisation réglementaire de ces mesures dont la durée n’est ni à la hauteur de celle de la concession (55 ans) ni de celle nécessaire à la restauration écologique ?


5 - L’équivalence écologique nécessaire à l’échange est formalisée par des “Unités de Compensation” qui visent à rendre commensurables (c’est-à-dire comparables sur une même unité de valeur) des couleuvres et des chauves-souris. Ces unités de compensation peuvent être achetées par des banques d’un nouveau genre, des banques « d’actifs naturels » à l’instar de la CDC-Biodiversité. Partout en France de nouveaux opérateurs de compensation sont labellisés par l’État, autorisant des multinationales (comme Veolia ou Bouygues) à faire des profits supplémentaires grâce à ce nouveau marché compensatoire. Peut-on échanger des espèces et des fonctions écologiques sur des marchés comme des titres d’actifs financiers ?


Si ce travail vous intéresse, entre visites de terrain et décodage de dossiers technocratiques, rejoignez-nous en contactant decompenseurs@gmail.com

 


fabrice-nicolino.com


 

Source : http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article22380

 

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