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3 août 2018 5 03 /08 /août /2018 07:25

 

 

 

Nicolas Casaux

Le narcissisme pathologique de la civilisation

Le 4 mai 2018, à l’université de St. Olaf, dans le Minnesota, aux États-Unis, Noam Chomsky a prononcé un discours organisé autour, selon lui, de « la plus importante question jamais posée dans l’histoire de l’humanité », à savoir « si oui ou non la vie humaine organisée survivra », sur la planète Terre, aux nombreux problèmes de notre temps, qui se posent de manière urgente, sur le court terme plutôt que sur le long.

Dans une tribune récemment publiée sur le site du journal Libération, Élise Rousseau, écrivaine naturaliste, et Philippe J. Dubois, écologue, affirment que la « destruction de la nature » est un « crime contre l’humanité ». Il fallait oser. Cela revient grosso modo à dire que la destruction des abeilles (et de tout ce qui vit) est un crime contre Monsanto, la destruction du golfe du Mexique un crime contre BP, la destruction de Bornéo un crime contre Ferrero, etc.

Ce qui relie cette tribune de Libé au discours de Chomsky, c’est une même perspective culturelle, quasi hégémonique aujourd’hui, qui considère que l’humanité (et plus précisément : la civilisation) est la principale (la seule ?) chose dont l’humanité (la civilisation) devrait se soucier. Stratégie discursive ou véritable conviction ? La question est ouverte. Seulement, quoi qu’il en soit, l’idée est mauvaise.

Parmi les traits culturels qui permettent d’expliquer pourquoi la culture dominante, la civilisation industrielle mondialisée, a pu faire et peut faire ce qu’elle fait actuellement — à savoir ravager le monde naturel, dévaster les habitats de toutes les espèces vivantes au point de se rendre coupable d’une destruction massive de leur diversité et de leurs populations, d’une magnitude sans précédent depuis qu’une météorite a frappé la planète il y a des millions d’années — la psychopathie figure en bonne place.

 

Une description commune du psychopathe explique :

« Les psychopathes ne ressentent rien pour les autres mais seulement pour eux. Ils ressentent bien biologiquement des émotions mais psychologiquement les troubles caractériels de leur maladie viennent troubler et altérer le ressenti de ces émotions. Ils n’ont aucun sentiment envers les autres. Toute émotion est ramenée à eux de n’importe quelle façon. Les autres ne sont que des objets qui servent à assouvir leurs envies. Ce problème d’absence d’empathie explique pourquoi ils n’ont aucune morale et donc aucune limite à faire du mal à autrui physiquement et moralement. D’où leur dangerosité. »

« […] aucune limite à faire du mal à autrui physiquement et moralement ». On ne saurait mieux décrire le comportement de la civilisation industrielle vis-à-vis des humains comme des non-humains. D’où l’exploitation organisée de l’être humain par l’être humain. D’où la « sixième extinction de masse » (expression digne de la novlangue orwellienne que l’on utilise pour désigner la destruction ou l’extermination massive des espèces vivantes par la civilisation industrielle).

La psychopathie de la culture dominante repose sur une forme de trouble narcissique, cet « amour excessif (de l’image) de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l’autre ». Sans cette dévalorisation de l’autre, cette absence d’empathie, de préoccupation pour l’autre, pour les autres (espèces vivantes), nous ne serions pas, en tant que culture, en train de dévaster la planète et d’exterminer ses habitants non humains. Sans cette absence d’empathie, de préoccupation pour l’autre, pour les autres (êtres humains), nous ne serions pas, en tant que culture, en train d’asservir et d’exploiter notre prochain de manière systémique. Une des principales raisons pour lesquelles nous en sommes rendus dans la situation désastreuse où nous sommes aujourd’hui correspond donc au narcissisme et à la psychopathie culturels de la civilisation industrielle. C’est parce que, de manière systémique (culturelle), nous ne nous soucions pas des autres (êtres humains ou espèces non humaines), mais seulement de nous-mêmes (l’individualisme de nos sociétés modernes), que nous les exploitons ou que nous les détruisons.

Une question se pose alors, très différente de celle dont Chomsky affirme qu’elle est la plus importante de l’histoire de l’humanité : tandis qu’elle extermine les espèces vivantes à une cadence inégalée depuis qu’une météorite s’est écrasée sur la planète il y a plus de soixante millions d’années, à quel point est-il indécent et dément pour la civilisation (ou pour la vie humaine organisée) de continuer à se lamenter sur son seul sort ? En réduisant, dans l’intention de la faire cesser, la destruction de la nature à un problème pour l’humanité (et plus précisément, pour l’humanité industrialisée), les auteurs de la tribune de Libé font appel à ce même narcissisme qui l’encourage en premier lieu. S’il y a un fond de vérité à la fameuse citation d’Einstein selon laquelle « on ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée que celle qui l’a créé », alors, en toute logique, cela n’a aucune chance d’aboutir.

C’est pourquoi il est particulièrement agaçant de lire, dans la tribune publiée sur le site de Libé : « Comment allons-nous continuer à produire des fruits et des légumes sans insectes pollinisateurs ? », comme si le fond du problème, comme si l’important, se résumait à notre production de fruits et légumes. Et d’autres lamentations narcissiques comme : « Contrairement à certains de nos amis naturalistes et scientifiques, nous espérons qu’il est encore possible pour l’homme de réagir, de se sauver, et donc de sauver ses enfants. » Ou encore : « Car plus que la planète encore, c’est l’homme qui est aujourd’hui en danger. »

***

En outre, ainsi que je le souligne plus haut, lorsqu’il s’inquiète du sort de la « vie humaine organisée », Noam Chomsky fait référence à « la civilisation[1] » (on le constate très clairement en écoutant le discours dans son intégralité). C’est-à-dire que selon sa perspective, somme toute assez classique, « la civilisation » constitue le pinacle de l’existence humaine ; l’existence humaine non organisée, ces 99 % de l’histoire de l’humanité durant lesquels les êtres humains ont vécu en bandes de chasseurs-cueilleurs ou en petites tribus / sociétés nomades ou sédentaires, sans État (de manière relativement anarchique), comme quelques peuples continuent de le faire aujourd’hui, ne vaut rien au regard de la période historique de la civilisation, cette merveilleuse aventure (au passage, glorifier la période de l’histoire humaine qui correspond à celle du règne de l’État, pour un anarchiste, c’est étonnant).

Ce point de vue selon lequel notre principal souci devrait être la survie non pas de la biosphère et des écosystèmes planétaires mais de la civilisation est (évidemment) très dominant au sein de la civilisation industrielle. C’est même celui, par exemple, de Cyril Dion[2], un des plus célèbres « écologistes » français. C’est celui de l’immense majorité de ceux à qui les grands médias offrent et offriront des tribunes, (puisque) c’est celui des classes dirigeantes.

Autre exemple. Dans une tribune récemment publiée sur le site du New York Times (et très relayée sur les réseaux sociaux), intitulée « Raising my Child in a Doomed World » (Élever mon enfant dans un monde condamné), Roy Scranton, un écrivain américain, nous fait part de son désarroi à l’idée d’élever son enfant à notre époque au vu des catastrophes socio-écologiques à venir, conséquences inéluctables du dérèglement climatique. Ce que l’on peut comprendre. Seulement, comme l’immense majorité de ceux qui ont voix au chapitre dans les grands médias, sa principale préoccupation, qu’il considère comme le « plus grand défi auquel l’humanité a jamais été confrontée », consiste à « préserver la civilisation mondialisée telle que nous la connaissons ». Ce qui rejoint la préoccupation de Noam Chomsky concernant la survie de la vie humaine organisée.

***

Le narcissisme de cette culture — qui ravage la planète et qui s’inquiète désormais de sa propre survie dans cette entreprise de destruction qui s’avère, zut alors, également autodestructrice — est également et effectivement très répandu dans la nébuleuse écologiste, qui ne fait pas exception.

L’écologie grand public, celle des gouvernements, des entreprises et des grandes ONG, ne fait (évidemment) que reproduire le narcissisme culturel de la société industrielle. La nature doit être gérée par l’être humain, au mieux, mais toujours selon ce qui arrange l’économie de marché.

La web-série NEXT et la collapsologie en général s’inquiètent avant tout de la survie des êtres humains (et surtout de ceux qui vivent au sein de la civilisation industrielle). Tout leur discours s’articule autour de la nécessité pour eux de préparer la catastrophe à venir en se concentrant sur la « résilience » des communautés humaines. Le problème qui préoccupe le réalisateur de la web-série NEXT, Clément Montfort, c’est que l’effondrement de la civilisation industrielle va potentiellement causer « des millions de morts et beaucoup de souffrance ». Il va sans dire qu’il fait référence à des millions de morts d’êtres humains. Que des milliards de non-humains meurent chaque année, directement ou indirectement tués par la civilisation industrielle, qui pollue, contamine ou détruit par ailleurs tous les écosystèmes du globe, et dont l’expansion mortifère anéantit inexorablement, aujourd’hui encore, les peuples indigènes qui subsistent, ça ne pose pas problème, ça n’incite pas à agir. Que la destruction planétaire entreprise par la civilisation industrielle finisse par se retourner contre elle — Mon dieu, nous allons y passer nous aussi ! — ça, c’est inadmissible. Il faut agir ! Vite, sauvons notre peau.

Le respect pour la vie implique bien évidemment le respect de la nôtre propre. Mais il y a un abîme entre avoir du respect pour notre propre existence et le narcissisme culturel qui nous pousse à nous soucier exclusivement et avant tout de nous-mêmes, de la « civilisation » (surtout quand il devrait être clair qu’elle est le problème[3]). D’autant que la préservation de la communauté naturelle élargie dont nous faisons partie, qui comprend l’ensemble des espèces animales et végétales, et leurs habitats, est la meilleure garantie de notre propre survie (ce qu’un certain nombre de peuples autochtones comprennent et comprenaient).

Ainsi que Claude Lévi-Strauss le formulait, « un humanisme bien ordonné ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme, le respect des autres avant l’amour-propre ».

La destruction de la nature n’est pas un crime contre l’humanité. C’est un crime commis par l’humanité industrialisée (ou en voie d’industrialisation) contre la vie sur Terre. La destruction de la nature, c’est un crime contre la nature — contre toutes les formes de vie qui la constituent, et certainement pas contre la seule humanité, qui en fait partie, évidemment, mais qui est l’auteure du crime avant d’en être une victime. Seulement, pour le comprendre, il faudrait commencer par se soucier de la nature pour elle-même, dépasser le narcissisme et la relation au monde utilitariste qu’il encourage, afin de réaliser que la nature possède une valeur intrinsèque, inhérente, indépendamment de son utilité pour les seuls êtres humains. Cette réalisation constitue l’essence même d’une écologie digne de ce nom.

Nicolas Casaux

 

  1. Pour une discussion sur la définition du mot civilisation, c’est par ici : http://partage-le.com/2015/02/1084/
  2. « Défendre le vivant ou défendre la civilisation : à propos de savoir ce que l’on veut » : http://partage-le.com/2017/03/defendre-la-nature-ou-defendre-la-civilisation-a-propos-de-savoir-ce-que-lon-veut/
  3. « Et si le problème, c’était la civilisation ? » : http://partage-le.com/2017/10/7993/ civilisation narcissisme psychopathie

 

 

 

Source : http://partage-le.com/2018/07/le-narcissisme-pathologique-de-la-civilisation-par-nicolas-casaux/

 

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