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10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 11:24

 

 

 

Locale, artisanale, à petite échelle : c’est ce qui caractérise la petite pêche pratiquée au large de la baie. Amoureux de la mer, les pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz racontent ce métier qu’ils continuent à exercer avec passion. Malgré les obstacles.

Caroline MALCZUK|mediabask|0 commentaires |

2 mai 2018

Port de Saint-Jean-de-Luz. © Bob EDME

Port de Saint-Jean-de-Luz. © Bob EDME

Pourtant, selon eux, la petite pêche n’est pas celle privilégiée par le système des quotas

Selon l’article 17, les Etats membres de l’Union européenne doivent favoriser les pêcheurs qui utilisent des engins sélectifs ou des techniquesde pêche ayant un impact réduit surl'environnement

Les cartes postales parlent d’elles-même. Saint-Jean-de-Luz et ses petits bateaux de pêche colorés. Une pêche locale, artisanale, à petite échelle pour la plupart. Mais loin d’être une specificité du port de la cité des Corsaires et de Ciboure, ces caractéristiques sont propres à la côte basque. Les chiffres l’illustrent bien. Dans les ports d’exploitation du Pays Basque Nord, la taille moyenne des navires est de 9,5 mètres, 66 % des navires mesurent moins de 10 mètres et 95 % moins de 15 mètres1. “Il n’y a plus de grosse pêche ici”, disent unanimement les pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz. Quand la pêche industrielle apparaît dans les années 1970, le port de Saint-Jean-de-Luz / Ciboure ne suit pas, confirme Myriam Touati, guide-conférencière spécialisée dans l’histoire locale.

 

La petite pêche

Si les bateaux de pêche de Saint-Jean-de-Luz ont en commun leur petite taille, ils ont des techniques diverses. Ligneurs, bolincheurs, fileyeurs ont remplacé les baleiniers et morutiers d’antan. Anne-Marie Vergez pêche le merlu à la ligne à bord du “Nahikari”. Une pêche sélective qui se veut respectueuse de l’environnement. Car sans prises accessoires et rejets morts. “On relève du poisson qui est vivant”, précise-t-elle. Pascal Gonzalez, lui, pratique la pêche à la bolinche. Un filet tournant coulissant qui permet d’encercler un banc. “Tout poisson qui vient est vivant. S’il est petit, on peut le relâcher. S’il est gros, on le garde.” Grâce à cette technique, il pêche du poisson bleu : maquerau, sardine, anchois, chinchard… Mais ce que le patron du “Lapurdi” adore, c’est pêcher le thon rouge à la canne, “la plus jolie pêche” car “il faut que tu te bagarres”. Cette technique, Pierre Courtiau la pratique aussi à bord de l’ “Ordagna”. Ainsi que celle du filet mayant, un filet “posé pour quelques heures ou jusqu’au lendemain sur le fond”. Pour lui, “il n’y a pas de mauvaises techniques de pêche” mais leur impact dépend de comment elles sont pratiquées. “On nous présente comme des gens qui pillent les océans. La pêche, ce n’est pas que des chalutiers pélagiques qui ravagent les fonds.”

Pourtant, selon eux, la petite pêche n’est pas celle privilégiée par le système des quotas. Chaque fin d'année, lors du Conseil européen “agriculture et pêche”, les ministres de l'Agriculture et de la Pêche des Etats membres de l’Union Européenne se réunissent afin de trouver un accord sur les Taux autorisés de capture (TAC) appliqués aux principaux stocks de poissons de l'Atlantique et de la mer du Nord. “L’adoption des TAC, par espèce et par zone, se fait sur la base des recommandations de la Commission européenne qui s'appuie sur des avis scientifiques indépendants concernant l'état des stocks de poissons” est-il précisé sur le site du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation de l’Etat français. L’objectif final étant de garantir la viabilité économique et sociale de la filière pêche ainsi qu’une exploitation durable des ressources halieutiques.

Aucun des pêcheurs rencontrés à Saint-Jean-de-Luz ne remet en cause ces objectifs. Ils sont pour “qu’il y ait du poisson aujourd’hui, qu’il y en ait demain”, avance Anne-Marie Vergez. Mais la façon dont ces quotas sont gérés par l’Etat français puis redistribués par les organisations de pêche (OP) –il y en a 12 dans l’Hexagone– est, d’après eux, injuste.

“Des bateaux cumulent des antériorités, il y a une appropriation de la ressource”, critique Anne-Marie Vergez. Exemple avec le thon rouge. Selon la Plateforme de la petite pêche artisanale française, dont elle est une des fondatrices, sur les 4 187 tonnes allouées à la France en 2017, 90 % ont été redistribuées à des navires de pêche industrielle ou hauturière. “Les quotas ont été instaurés à cause de la surpêche. Mais ceux qui détiennent les quotas sont ceux qui pratiquent la surpêche”, dénonce-t-elle. En réaction, en avril 2017, cinq institutions de la pêche professionnelle2 ont engagé un recours contre l’arrêté établissant les modalités de répartition du quota de thon rouge.

“Tout le monde veut pêcher le thon rouge. On a des limites. On priorise ceux qui dependent de ça”, se défend David Milly, le directeur de l’OP pêcheurs d’Aquitaine. “L’OP a le rôle ingrat de gérer les contraintes de quotas. Mais c’est pour leur bien, pour garantir que la ressource soit préservée. On essaye d’éviter la fermeture de stocks.”

 

Des contraintes administratives

Lors de la redistribution de ces quotas, l’activité récente du bateau ainsi que ses antériorités de pêche de 2001, 2002, 2003 sont prises en compte. Mais Imanol Ugartemendia explique : “Dans ces années-là, les petits bolincheurs allaient à l’anchois. Parce qu’on a fait attention à la ressource. On a été pénalisé par la suite. L’Europe a donné à ceux qui ont massacré”. Lui craint aussi une “accaparation” des quotas de pêche par les plus gros. Il explique avoir acheté un “bateau pourri parce qu’il avait des antériorités”. Même constat de Pierre Courtiau : “Des jeunes sont obligés d’acheter des vieux bateaux”. Selon lui, l’antériorité doit être prise en compte. “Mais pas que.” Car 2001, 2002, 2003, “c’est loin”. De son côté, David Milly ne nie pas cette conséquence : “Aujourd’hui, dans beaucoup de cas, il n’y a pas d’autres solutions que d’acheter un bateau qui fait le métier que vous voulez faire”. Sous-entendu pour ses antériorités.

Pascal Gonzalez est le plus pessimiste. Il reste muet à la question des solutions. Pour lâcher : “La pêche locale, artisanale, si cela continue comme ça, elle va disparaître”.

Pourtant, en 2013, un combat semblait gagné pour la petite pêche. Lors du vote de la réforme de la Politique commune de la pêche (PCP), entrée en vigueur en 2014, les députés du Parlement européen s’étaient prononcés en faveur d’une pêche plus sélective et contre les rejets de poissons non désirés. “Le gros problème, c’est de faire appliquer la PCP, tant à l’Etat français qu’aux instances professionnelles”, indique Anne-Marie Vergez. Selon l’article 17, les Etats membres de l’Union européenne doivent favoriser les pêcheurs qui utilisent des engins sélectifs ou des techniques de pêche ayant un impact réduit sur l'environnement. “On n’en est pas du tout là. Aujourd’hui, on continue toujours à distribuer les quotas selon des critères qui ne respectent pas cet article-là” pour Anne-Marie Vergez, qui avait lutté avec la Plateforme, soutenue par WWF et Greenpeace. “Rien n’a bougé. On s’est battu pour rien”, lance un Imanol Ugartemendia désabusé.

“Il y a des gros chalutiers très sélectifs”, affirme de son côté David Milly. L’obligation de débarquement des captures indésirables, imposée par l’Europe, aurait “accéléré les efforts de sélectivité”. Mais lui critique une obligation “doctrinaire, très abrupte”.

 

Préférence pour les circuits courts

En attendant, les petits pêcheurs peuvent compter sur des restaurateurs et des poissoniers pour mettre en avant leur poisson. Sur l’étal de la poissonnerie Fagoaga, basée aux Halles de Saint-Jean-de-Luz, “uniquement du poisson local”, garantit Gilles Fagoaga, le patriarche. “On connaît de près les petits bateaux. On voit ce qu’on achète et ce qu’on vend.” Avec une contrainte : “On est tributaire de ce qu’ils ramènent. En hiver, cela nous est arrivé de fermer. C’est un choix.” La famille Fagoaga fait partie des 80 acheteurs agrémentés pour participer à la vente aux enchères de la Criée du port de Saint-Jean-de-Luz / Ciboure. Elle a lieu du lundi au vendredi, très tôt le matin. “On y est tous les jours. On repère les produits qu’on veut et on met le prix.” Mais, il l’avoue, la raréfaction du poisson et l’augmentation des acheteurs ont “fait monter les prix”.

Côté restos, beaucoup affichent “Nos poissons sont issus de la pêche locale” dans les rues de Saint-Jean-de-Luz. Et certains vont jusqu’à donner le nom des bateaux. C’est le cas du restaurant “Le Tourasse”, situé au cœur de la ville, qui achète soles, dorades, turbots et rougets à l’ “Ordagna”, le bâteau de Pierre Courtiau. Un peu plus loin, au détour de la colline de Sainte-Barbe, il est bien connu que le chef du restaurant gastronomique “La Réserve” aime travailler avec des produits locaux. Fabrice Idiart affectionne tout particulièrement le merlu de ligne d’Anne-Marie Vergez qu’il fait acheter à la Criée via un mareyeur. “Le merlu est le seul poisson que je ne sors jamais de la carte”, avait-il indiqué en 2016 à des confrères de Sud-Ouest Gourmand. Dans son livre Cuisinez le marché à Saint-Jean-de-Luz, il le recommande aux habitués des halles luziennes : “Abondant d’avril à septembre, ce poisson d’exception est d’une grande finesse lorsqu’il est pêché à la ligne. […] Sa chair est fragile mais facile à cuisiner ; elle supporte bien les cuissons douces. Autre avantage, le coût de ce poisson, peu excessif ; donc, allez-y !”

Toujours dans la restauration, mais collective cette fois, la démarche “Manger Bio&Local, Labels et terroir” veut aussi faire travailler la pêche locale. Portée par le Département, elle a été lancée en 2010 et bénéficie à 16 000 collégiens des Pyrénées Atlantiques. Elle veut s’étendre aux établissements médicosociaux. À travers une charte, plusieurs acheteurs du Pays Basque se sont engagés à fournir des poissons issus de bateaux immatriculés au quartier maritime de Bayonne et débarquées en criée de Saint-Jean-de-Luz / Ciboure. Comme “DIMA” (St-Jean-de-Luz) et “Le Poisson Livreur 64” (Biarritz).

 

Et la vente à la criée

Quid des autres circuits de vente ? Les pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz vendent pour beaucoup 100 % de leur pêche à la criée. La raison est logistique et économique. “On pêche du poisson bleu à coup de tonnes. Pour passer ça tous les jours en direct, c’est compliqué. Le lendemain de la pêche, le poisson a perdu toute sa valeur”, explique Imanol Ugartemendia. “Cela m’est arrivé de vendre à une Amap. Mais c’est 20 / 30 kg.” Pour Pierre Courtiau, qui fait de la vente directe en plus de la criée, “avoir différents circuits de vente, cela a un coût”. C’est sa femme, sa collaboratrice, qui se charge de vendre le poisson sur le port de Saint-Jean-de-Luz. Autrement, il aurait dû embaucher.

Anne-Marie Vergez et Pascal Gonzalez vendent parfois leur poisson via des circuits-courts, du pêcheur au consommateur. La ligneuse travaille avec “Poiscaille”, une entreprise qui livre des casiers de poissons à Paris. Sa ligne de conduite : transparence, pêche durable, qualité et respect du pêcheur. Le bolincheur, lui, collabore avec “Terroir, mon amour”. Une jeune entreprise parisienne, elle aussi, qui veut mettre en lumière les produits du terroir français dans un panier. Cependant, en termes de logistique, Pascal Gonzalez le concède, “c’est un peu compliqué” à mettre en place.

Comment se repère le consommateur dans tout ça ? Un pin’s existe pour le merlu de ligne de Saint-Jean-de-Luz3. Créé par l’OP pêcheurs d’Aquitaine, il concerne une dizaine de bateaux ligneurs de moins de 12 mètres. Un cahier de charges strict garantit moins de 12 heures entre la capture et le débarquement, des merlus remontés vivants et sans blessures, refroidis et éviscérés totalement et rapidement après la capture. Chaque poisson ayant ce pin’s a été contrôlé à la criée. Pour se fournir en poisson local, il y a aussi des points de vente directe sur le port de Saint-Jean-de-Luz / Ciboure, à Bayonne et à Capbreton ainsi que les Amap. A Bayonne, toujours, six producteurs fermiers et un pêcheur du Pays Basque Nord vendent leurs produits sans intermédiaires chez “Farmily & Co”.

Chez les poissonniers, des Halles de Saint-Jean-de-Luz ou d’ailleurs, ne pas hésiter à lire les étiquettes, demander comment le poisson a été pêché et par quel bateau. Accepter, aussi, que comme pour les fruits et les légumes, il existe des saisons pour les poissons.

1 “Fiche flotille domicilée dans les ports du Pays Basque en 2017”, Comité interdépartemental des pêches maritimes et des élevages marins des Pyrénées atlantiques et des landes (CIDPMEM 64-40).

2 Le Syndicat Professionnel des Pêcheurs Petits Métiers d’Occitanie (ex-Languedoc Roussillon), la Plate-forme de la petite pêche artisanale française, le Comité départemental des pêches maritimes et des élevages marins du Var, le Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de PACA, la Plate-forme européenne LIFE “Low Impact Fishers of Europe”.

3 Plus d’informations sur le site merludeligne.fr

 

La pêche à travers les siècles

112 espèces débarquées et commercialisées ;

10 779 tonnes de produits de la mer débarqués (5e rang des criées françaises) ;

30,6 millions d’euros générés par la première mise en marché des produits de la mer en 2017 (6e rang des criées françaises en valeur) ;

2,84 € / kg prix moyen en 2017.

Top 5 des espèces débarquées en poids en 2017 : merlu, germon, sardine, maquereau et maquereau espagnol.

Top 5 des espèces débarquées en valeur en 2017 : merlu, germon, thon rouge, sole, bar commun.

 

 

Source : https://mediabask.naiz.eus/fr/info_mbsk/20180502/a-saint-jean-de-luz-la-petite-peche-contre-vents-et-gros-chalutiers

 

 

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